De l’EEG à la neurothérapie intégrative : changer de cadre pour comprendre la régulation
Après avoir mis en lumière les limites d’un débat centré sur les outils du neurofeedback, ce second article propose un déplacement plus profond : changer de cadre pour comprendre ce que signifie réellement réguler le vivant. En dépassant une lecture exclusivement cérébrale, il explore une approche intégrative de la régulation humaine, attentive au corps, au développement, aux rythmes physiologiques et à la relation. Il ne s’agit plus de corriger un signal, mais de soutenir les conditions d’un apprentissage durable, incarné et situé.
Si l’histoire récente du neurofeedback montre surtout ce que l’on perd à isoler le cerveau de l’ensemble du vivant, alors il devient nécessaire d’explorer un autre cadre de pensée — un cadre capable d’intégrer le corps, le développement, la relation et le temps dans la compréhension de la régulation humaine.
Ce déplacement n’implique pas de renoncer aux apports des neurosciences ni de disqualifier les outils issus de l’EEG. Il invite plutôt à reconsidérer leur place. Car mesurer l’activité cérébrale, aussi précisément soit-elle décrite, ne suffit pas à rendre compte des processus par lesquels un être humain apprend à s’ajuster à lui-même et à son environnement. L’EEG informe sur des états, des dynamiques, des tendances ; il ne décrit pas, à lui seul, la régulation en acte.
Or, la régulation n’est pas un événement ponctuel. Elle n’est pas non plus un simple retour à l’équilibre après une perturbation. Elle est un processus vivant, inscrit dans le temps, façonné par l’histoire du développement, par les expériences relationnelles, par les contraintes corporelles et par les stratégies adaptatives construites au fil de la vie. Penser la régulation exige donc de sortir d’une lecture strictement cérébrale pour retrouver une compréhension plus large, plus incarnée, du fonctionnement humain.
C’est précisément à cet endroit que la neurothérapie intégrative prend sens. Non comme une nouvelle méthode à ajouter à l’existant, mais comme un changement de cadre clinique. Elle ne se définit pas par un outil particulier, mais par une manière d’articuler les dimensions fondamentales du vivant : le tonus et la posture, la respiration, le sommeil, les émotions, les fonctions cognitives — autant de systèmes interdépendants, coordonnés dans le temps par des régulations lentes et profondes.
Dans cette perspective, le cerveau cesse d’être le point de départ exclusif de l’intervention. Il redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un organe en interaction permanente avec le corps, sensible aux rythmes physiologiques, aux états internes, aux contraintes posturales et aux expériences relationnelles. La question n’est plus seulement de savoir ce que montre l’EEG, mais dans quel état global se trouve la personne lorsque cet EEG est enregistré, et comment cet état peut-il évoluer ?
Ce changement de focale transforme également la manière d’envisager l’apprentissage. On n’entraîne plus un paramètre, ni même un réseau cérébral isolé, mais un sujet vivant, engagé dans un processus d’ajustement progressif. L’apprentissage devient dépendant de l’état — corporel, émotionnel, relationnel — dans lequel il se produit. Il suppose un accompagnement, une temporalité, et une attention constante à la cohérence globale du système.
C’est cette cohérence que la neurothérapie intégrative cherche à restaurer et à soutenir. Non par la promesse d’une autorégulation automatique, mais par un travail patient sur les conditions mêmes de la régulation : la synchronie des rythmes, la qualité du tonus, la stabilité posturale, la respiration, le sommeil, et la capacité du sujet à redevenir acteur de ses propres ajustements.
Encadré pédagogique – Pourquoi le cerveau seul ne suffit pas
Réduire la régulation humaine à l’activité du cerveau est une tentation compréhensible. Le cerveau est mesurable, observable, cartographiable. Il produit des signaux, des rythmes, des corrélats objectivables. Mais cette lisibilité apparente ne doit pas masquer une réalité plus fondamentale : le cerveau ne se régule jamais seul.
D’un point de vue neurophysiologique, le cerveau fonctionne en interaction constante avec le corps. Son activité est continuellement modulée par la respiration, le tonus postural, la proprioception, les états émotionnels, la qualité du sommeil et le niveau d’éveil. Modifier un signal cérébral sans tenir compte de ces paramètres revient à agir sur un indicateur sans intervenir sur les conditions qui le façonnent.
Par ailleurs, la régulation n’est pas un mécanisme instantané. Elle s’inscrit dans le temps du développement. Les stratégies adaptatives observées à l’âge adulte sont le résultat de trajectoires précoces, d’ajustements successifs, parfois de compensations durables. Un même profil EEG peut ainsi correspondre à des histoires corporelles, émotionnelles et relationnelles très différentes. Sans cette lecture développementale, le risque est de confondre une forme d’organisation avec une cause.
Enfin, le cerveau ne fait pas qu’émettre des signaux : il apprend. Et tout apprentissage est dépendant de l’état dans lequel il se produit. Un entraînement réalisé dans un corps tendu, une respiration désorganisée ou un état de fatigue chronique n’aura ni la même portée ni la même durabilité qu’un apprentissage inscrit dans une physiologie stabilisée. Ce ne sont pas les neurones qui apprennent seuls, mais un organisme vivant, situé, engagé dans une relation.
C’est pourquoi penser la régulation exclusivement à partir du cerveau conduit inévitablement à des impasses cliniques. Non parce que le cerveau serait secondaire, mais parce qu’il est indissociable des systèmes qui le soutiennent et le modulent. Comprendre la régulation humaine exige donc de replacer le cerveau dans son milieu naturel : le corps vivant, le temps du développement et la relation.
Encadré clinique – TDAH, TND et STV : quand la régulation se joue avant le cerveau
Dans les troubles du neurodéveloppement — et en particulier dans le TDAH — la tentation est grande d’attribuer les difficultés d’attention, d’impulsivité ou de régulation émotionnelle à un dysfonctionnement cérébral primaire. Pourtant, l’observation clinique montre une réalité plus complexe : avant d’être cognitive, la dysrégulation est souvent physiologique.
Chez de nombreux enfants et adultes avec TDAH, on retrouve des signes précoces et persistants d’instabilité du Système Tonico-Ventilatoire (STV) : hypotonie ou hypertonie posturale, respiration peu efficiente, agitation motrice compensatoire, fatigue chronique, sommeil fragmenté, difficultés d’auto-apaisement. Ces manifestations ne sont pas des “comorbidités” secondaires ; elles constituent souvent le terrain même sur lequel les troubles attentionnels et émotionnels se développent.
Le STV joue un rôle central dans cette dynamique. En coordonnant le tonus postural, la ventilation, la proprioception et les ajustements anticipateurs du mouvement, il conditionne le niveau d’éveil, la stabilité attentionnelle et la disponibilité cognitive. Lorsqu’il est instable ou immature, l’organisme dépense une énergie considérable à se tenir, respirer et rester éveillé. L’attention devient alors une fonction coûteuse, fragile, intermittente.
Dans ce contexte, chercher à entraîner directement les fonctions attentionnelles par le seul biais du cerveau revient à intervenir en aval d’une dysrégulation plus profonde.. Le cerveau ne “dysfonctionne” pas : il compose avec un corps qui peine à maintenir ses régulations de base.
Dans de nombreux cas cliniques observés, l’agitation, l’impulsivité ou l’inattention peuvent ainsi être comprises comme des stratégies adaptatives face à une physiologie désynchronisée.
C’est là que l’approche intégrative change radicalement la lecture clinique. En travaillant d’abord sur la stabilité tonico-posturale, la qualité de la respiration, les rythmes du sommeil et la synchronie des systèmes corporels, on modifie les conditions d’émergence de l’attention et de la régulation émotionnelle. Le neurofeedback, lorsqu’il est utilisé, ne vise plus à “corriger” un cerveau, mais à soutenir un apprentissage dépendant de l’état, inscrit dans une physiologie progressivement plus stable.
Dans le TDAH comme dans les autres TND, la question n’est donc pas seulement comment entraîner l’attention, mais comment restaurer un terrain de régulation suffisant pour que l’attention puisse émerger sans effort excessif. Le STV apparaît alors non comme un facteur parmi d’autres, mais comme un pivot clinique, reliant le corps, le cerveau et le développement dans une même dynamique adaptative.
Conclusion – prévenir, éduquer, accompagner : une autre écologie de la régulation
Si les débats autour du neurofeedback révèlent quelque chose, ce n’est pas tant l’efficacité comparée des outils que la difficulté persistante à penser la régulation humaine dans toute sa complexité. À force de chercher des solutions rapides, nous avons parfois oublié que le vivant ne se répare pas : il apprend à se réguler.
Cette régulation commence bien avant l’apparition des symptômes. Elle s’enracine dans le développement précoce, dans la qualité du tonus, de la respiration, du sommeil, des interactions corporelles et relationnelles. Penser en termes de prévention, ce n’est pas anticiper un trouble ; c’est soutenir les conditions physiologiques et relationnelles de l’adaptation.
L’éducation, dans ce cadre, ne consiste pas à corriger des comportements, mais à accompagner des apprentissages dépendants de l’état. Apprendre suppose un corps suffisamment stable, un système tonico-ventilatoire capable de soutenir l’éveil, et un environnement relationnel sécurisant. Sans cela, aucune technologie, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut produire de transformations durables.
La neurothérapie intégrative s’inscrit à l’intersection de ces dimensions. Elle ne promet pas de réparer un cerveau, mais de restaurer des conditions de régulation, en articulant mesure, observation clinique et accompagnement humain. Elle propose un changement de cadre : passer d’une logique de correction à une logique de maturation, d’apprentissage et de synchronie.
À l’heure où les troubles du neurodéveloppement interrogent nos modèles éducatifs, cliniques et sociaux, cette approche invite à une responsabilité partagée : reconnaître que la régulation ne se délègue ni à une machine ni à un protocole, mais qu’elle se construit dans le temps, au cœur du vivant.
« La régulation est un apprentissage. Et tout apprentissage est une affaire de vivant. »
SOURCE : Institut Neurosens - Joël LEMAIRE - https://www.institut.neurosens.fr/blog/de-leeg-a-la-neurotherapie-integrative.html